Marie Minassian autrice
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Autoportrait

Mon amie d'enfance m'a dit hier que j'étais diabolique et que je vivais tout trop intensément. Une amie de Polytech' m'a avoué récemment que quand elle m'a connue elle me trouvait exécrable, égoïste et me considérait comme une personne sur laquelle on ne pouvait pas compter. Souvent, lorsque je dis ou fais quelque chose, mon père dit « rintetsele », qui signifie « folle » en arménien (ou en turc ?). Mon ancienne psychologue m'avait dit que j'étais dotée d'une intelligence précoce et que c'était un véritable parcours du combattant d'être dans une relation sentimentale avec moi. Ma mère ne comprend pas comment elle a pu faire une enfant aussi peu sociable alors qu'elle est l'exemple même de l'extraversion. Mon meilleur ami me décrit comme un ordinateur, incapable de comprendre que les autres ne ressentent pas forcément la même chose que moi. Mon psychiatre m'a dit la dernière fois qu'être à fleur de peau me caractérisait. Plusieurs de mes collègues m'ont déjà demandé si j'étais autiste. Les gens sont souvent étonnés d'apprendre que je suis ingénieure dans l'informatique et pas dans un domaine artistique. Il paraît que je fais peur aux gens avant qu'ils ne me connaissent. Quand mon ex m'a quittée, mon ancien colocataire m'a dit que même si j'étais trop sensible, j'étais forte et intelligente et que j'allais me relever — c'était la première fois qu'il me faisait un compliment.

Les gens me fascinent mais je n'arrive pas à leur dire. J'ai du mal à exprimer mes opinions, surtout quand je ne suis pas d'accord. Est-ce qu'il m'arrive autant de choses insensées par hasard ou parce que je veux les écrire ? Je me réfugie souvent dans l'excès. Je dénigre ce que j'aime. Je pleure souvent quand je réfléchis. Je suis d'origine arménienne : la moitié de mon sang vient de là-bas. Mon père est plus poilu que King Kong et ma mère me surnomme la sauvage. Je fume et je bois en soirée car je m'ennuie. Quand je procrastine, je fais le ménage. Je ne sais pas si je veux raconter mon histoire, ou juste une histoire. Mon chat ne miaule pas, il roucoule. Je refais souvent les mêmes erreurs, car je ne m'en souviens pas. Je n'ai pas de trouble mental diagnostiqué. Souvent j'oublie qui je suis. J'ai l'impression qu'il est déjà trop tard. Suis-je optimiste ou pessimiste ? J'ai pleuré en déchiffrant la mesure 9 de l'opus 72 des Nocturnes de Chopin. J'ai commencé à écrire pour réussir à parler. Je me fais souvent des films, en sachant qu'ils ne sont pas réalisables. Pourquoi suis-je ingénieure alors que je voulais être musicienne ou écrivaine ? Je préfère ne pas me souvenir de ce que j'ai fait sous substances. Je ne sais pas dire non, et je ne supporte pas qu'on me le dise. J'attends des autres qu'ils comprennent ce que je ressens sans rien devoir expliquer, alors je suis souvent déçue. Je ne sais pas si je suis vraiment folle, si je pense l'être, ou si je veux l'être. J'ai peur de finir seule. J'ai plus de chance que de mérite. Je redoute d'être trop niaise, ou trop naïve. Est-ce que je dis trop souvent je ? Je m'attarde davantage sur la tristesse que sur le bonheur.

Je regrette souvent après m'être énervée. Je n'arrive pas à rester fâchée contre quelqu'un. Je me sens révoltée par l'injustice. J'ai l'impression de ne pas être faite pour l'amour. Je suis souvent triste, sans vraiment savoir pourquoi. J'aimerais réussir à me lever facilement le matin. Les gens mettent-ils du temps à me comprendre ou c'est moi qui mets du temps à me livrer ? J'ai l'impression que l'amour est la pire des maladies que je peux attraper. À force de vouloir tout contrôler, je ne sais plus ce qui me fait plaisir.