Billie · Anna Gavalda
Le plus beau de cette scène, tu verras, c'est tout à la fin, quand Perdican s'énerve et explique à Camille que oui, tous les hommes sont des nazes et que oui, toutes les femmes sont des morues, mais qu'il n'y a rien de plus beau au monde que ce qui se passe entre un naze et une morue quand ils s'aiment…
On ne s'est rien dit d'autre mais, à ce moment-là, tous les deux, on connaissait déjà la suite. On a fait genre de finir nos verres comme si de rien n'était, mais on le savait. On le savait, et on savait que l'autre le savait aussi. On le savait, que c'était notre dernière chance et qu'on tenait là notre revanche sur toutes ces années de solitude passées au milieu des nazes et des morues du monde entier. Oui. On a rien dit et on a regardé par la fenêtre pour redescendre en pression, mais on le savait. Qu'en vrai, nous aussi, on était beaux…
Pleure, mais n'oublie jamais ça : bien sûr, nous n'en étions qu'au début de nos peines, tous les deux, bien sûr, mais quand nous serions au bord de nos tombes, nous pourrions nous retourner et nous dire : c'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par la peur et ce sentiment de terreur que m'avaient inspiré des connards de beaufs…
Ils sont tombés amoureux chacun de leur côté, amoureux pour de vrai, amoureux avec de l'amour à l'intérieur. Ils y ont cru, ils se sont racontés, ils se sont motivés, ils ont déchanté, ils se sont pris des sots, des pelles et des râteaux, ils ont ri, ils ont pleuré, ils se sont consolés et ils ont fini par apprendre Paris. Ses codes, ses privilèges et ses servitudes. Ses grands fauves, ses territoires et ses points d'eau. Ils ont travaillé comme des chiens, ils se sont nourris, pansés, beurrés, dégrisés, enguelés, quittés, gavés, gâtés, pourris, détestés, sevrés, réinitialisés, déçus, adorés, retrouvés et épaulés tout du long et surtout, ils ont appris à lever la tête ensemble. Ce sont eux qui ont vécu. Ce sont eux.
Billie, Anna Gavalda, 2013